L’économiste Bernard Maris est professeur des universités à l’Institut d’études européennes de l’université Paris-VIII. Il est également membre du conseil général de la Banque de France. Depuis six semaines, il publie une chronique explosive dans Charlie Hebdo.
Après avoir été pour l’euro pendant 25 ans, il explique pourquoi il a changé d’avis : maintenant, il est pour sortir de l’euro.
Selon Bernard Maris, de toute façon, la zone euro va mourir : elle va peut-être exploser brutalement, ou alors elle va mourir après avoir agonisé pendant encore vingt ou trente ans.
Lisez cet article :
Je vire ma cuti (6 et fin).
« Casser l’euro pour sauver l’Europe »
Résumé : on attend que la zone euro explose ou on atterrit en douceur.
Si la zone euro éclate toute seule, la construction d’une monnaie commune sera impossible. L’Allemagne, qui fait cavalier seul depuis dix ans, partira de son côté. Une zone monétaire sans l’Allemagne et sans la Grande-Bretagne n’a pas de sens. Si la zone euro éclate, l’Europe est cuite pour longtemps.
Supposons maintenant que la France quitte l’euro de gré ou de force.
Conséquences négatives : une forte spéculation contre le franc ; une forte dévaluation ; une hémorragie prévisible de capitaux ; la faillite d’une partie du secteur bancaire et donc une partielle ruine des déposants ; la faillite des grandes entreprises dont la dette est libellée en euros, mais, hélas, contractée hors du périmètre juridique français ; une forte inflation par monétisation de la dette et substitution du crédit public au secteur privé ; une baisse du pouvoir d’achat.
Conséquences positives : à court terme, une très forte reprise des exportations ainsi qu’une baisse du chômage et un désendettement rapide du pays par la croissance. Les capitaux reviendraient rapidement vers la France. Si la zone euro éclate du fait du départ de la France, les monnaies du sud (Grèce, Italie, Portugal, Espagne) sont considérablement dévaluées, et les créanciers de ces pays (la France, mais surtout l’Allemagne) perdent 20 à 30 % de leurs créances - c’est à peu près ce que la France et l’Allemagne perdent chaque année en portant à bout de bras des pays qui ne pourront jamais rembourser.
Le cas de l’Argentine est intéressant. Ce pays a décidé en 2002 de ne pas honorer sa dette. La forte dévaluation du peso a provoqué une ruine des petits épargnants, mais un boom des exportations et un désendettement total du pays. Douze ans après, les marchés et les grands investisseurs recommencent à lorgner vers l’Argentine.
L’Islande a dévalué sa monnaie de 70 % en 2008 et a instauré un contrôle total des capitaux. Les marchés ont râlé. Maintenant, ils reviennent. Ne jamais oublier que le capitaliste est le type qui négociera la corde pour le pendre.
On peut espérer que la situation de la France serait moins catastrophique. La France dispose de près de 3000 milliards d’euros d’épargne. Les Français ajoutent chaque année 70 milliards d’euros à leur bas de laine (hors placements immobiliers), soit plus que les intérêts de la dette. Mais, que ce soit de gré ou de force, une sortie de l’euro impliquerait un contrôle immédiat des capitaux.
La zone euro peut-elle ne pas exploser ? Possible : on peut imaginer une lente agonie, sur vingt ou trente ans. Après tout, on vient de connaître trente ans de crise, pourquoi pas soixante ?
Au fond, la vraie question est : a-t-on vraiment envie de sauver l’Europe ?
(Charlie Hebdo, mercredi 14 mai 2014, page 6)