La libre circulation du point de vue d’un émigré bulgare
8 décembre 2008 15:43
[color=#112200][size=9]La lettre ci-dessous a été envoyée en 2006 par un émigré bulgare en Allemagne, un parmi des dizaines de milliers d’autres, à divers partis politiques et médias allemands. Sonnant comme une accusation généralisée de l’hypocrisie du discours politique et médiatique sur l’élargissement de l’Union européenne, elle concerne de fait aussi le débat qui aura lieu en Suisse une nouvelle fois à propos de la dite libre circulation des personnes. Elle a été publiée dans le journal de gauche et patriotique bulgare Nova Zora.
Madame, Monsieur,
Dans le journal Bild du 30 mai 2006, à la page 2, est publié un article avec le titre « Les Bulgares vont-ils nous prendre nos places de travail à nous Allemands ? ». Ce n’est pas la première fois qu’une telle attitude de peur s’exprime dans vos journaux et émissions de télévision. Il y a trois ans par exemple une question sembable avait été adressée à un ministre bulgare (P. Panayotov) dans une émission de la WDR (Westdeutsche Rundfunk). Pourquoi, pourquoi vous les Bulgares voulez-vous nous rejoindre dans l’Union Européenne, demandait l’animatrice de l’émission, sous-entendant que la Bulgarie est un pays pauvre et désire profiter des riches pays occidentaux. « Pourquoi, pourquoi faut-il que la Bulgarie et la Roumanie se joignent à nous ? » demandait fréquemment et avec insistance l’animatrice Sabine Christiansen, de la première chaîne allemande, à l’ancien ministre de l’économie Wolfgang Klement, qui éludait délicatement, ou plus précisément sournoisement, la question.
Ces questions, et d’autres semblables, provoquent inquiétude et méprise chez les lecteurs et les téléspectateurs en leur suggérant que l’adhésion de la Bulgarie à l’Union européenne menace les places de travail, la sécurité, etc., des citoyens de l’UE.
Si j’avais la possibilité de répondre à l’article paru dans le journal Bild, je donnerais comme titre à ma réponse : « Qui prend les places de travail à qui ? ». Et j’argumenterais immédiatement. Premièrement, je désirerais expliquer aux lecteurs et téléspectateurs que l’adhésion d’un pays, quel qu’il soit, à l’Union européenne ne survient pas uniquement par le désir du pays en question, mais avant tout après une invitation de l’UE, accompagnée de nombreuses recommandations, d’exigences et de conditions, que la Bulgarie remplit sans se plaindre depuis dix-sept ans. En voici quelques-unes : fermeture des usines qui polluent, dit-on, l’environnement et l’atmosphère, ouverture des frontières pour les marchandises d’Europe occidentale, rapide privatisation de toutes sortes d’entreprises, etc. En remplissant ces exigences et ces conditions, en à peine six ou sept ans en Bulgarie le chômage, la criminalité, la corruption et la misère ont pris une ampleur jamais entendue et jamais vue.
La Bulgarie, qui avait développé son économie au point d’être contrainte d’importer de la force de travail du Vietnam, de Cuba, du Nicaragua, de Pologne et d’ailleurs encore, en remplissant vos recommandations et vos exigences, a atteint un chômage de plus de 25% ! […]
La Bulgarie, qui produisait tout, sauf des avions, devait désormais n’acheter plus que vos marchandises (de l’UE). Notre pays était inondé de produits de Siemens, AEG, Opel, BMW, des produits cosmétiques, des médicaments, etc., etc.
« Mais nous vendons là-bas (en Europe de l’Est) plus qu’en Amérique » : le ministre Wolfgang Klement a fini par cracher le morceau. Il répondait ainsi à la question, répétée à de nombreuses reprises par Sabine Christiansen, de savoir pourquoi la Bulgarie devait adhérer à l’Union européenne et pourquoi certaines entreprises allemandes exportent une partie de leur production dans les pays d’Europe de l’Est.
Vous avez compris pourquoi, maintenant, Madame Christiansen ? Parce que l’ouverture de nos frontières pour vos marchandises et vos autres recommandations et exigences ont détruit l’économie bulgare. En achetant vos produits depuis dix-sept ans, nous les Bulgares ne menaçons pas vos places de travail, mais nous les stimulons et les consolidons.
Vos entreprises réalisent des gains de milliards d’Euros, sans avoir investi un seul lev dans l’économie bulgare. En suivant vos recommandations et vos exigences, en à peine six ou sept ans la Bulgarie, qui occupait une 25ème place au monde au classement du niveau de vie (selon les données de l’ONU) s’est transformée en un pays pauvre à l’économie dévastée occupant désormais un 65ème rang au même indicateur. […]
Les citoyens bulgares étaient enthousiastes après l’invitation de l’UE à l’idée que la Bulgarie prenne une nouvelle voie de développement qui la mènerait à la prospérité, avec l’illusion que l’Ouest viendrait et ferait des merveilles. Qu’il construirait de nouvelles usines modernes, comme celles qui étaient parfois montrées à la télévision bulgare.
Malheureusement, aucune entreprise allemande ou d’un autre pays d’Europe de l’Ouest n’a construit même une seule petite fabrique. Au contraire, des firmes profitables […] ont été rachetées par des entreprises d’Europe occidentale, évidemment après quelques baisses du prix des entreprises en question.
La croissance du PIB de l’Allemagne et d’autres pays de l’UE lors des dix-sept années passées est due dans une large mesure aux marchés d’Europe de l’Est. […]
Avec un chômage de 25% beaucoup de citoyens bulgares ont naturellement cherché à pouvoir travailler dans d’autres pays. Jusqu’à la fin de 2005, près d’un million de citoyens bulgares ont quitté le pays. Mais ils ne sont pas venus en Allemagne. La plupart ont préféré d’autres pays, où la xénophobie n’est pas si grande. En Grèce 400 000. En Espagne 120 000, aux Etats-Unis 100 000, au Canada 100 000, en Angleterre 80 000, en Italie 80 000. Ici en Allemagne environ 50 000 dont la plus grande partie sont des étudiants.
Messieurs, lors des dix-sept dernières années plus de vingt milliards d’Euros sont sortis de Bulgarie. C’est presque autant que le PIB de la Bulgarie pour l’année 2004. Cet argent se trouve dans le monde occidental ! […]
Vous qui avez détruit l’économie bulgare, soyez aimables et rétablissez notre économie à son niveau de 1989. Et alors, je vous en prie, ne nous admettez pas dans votre Union européenne. Et alors, soyez en certains, 80% des Bulgares qui se trouvent dans les pays occidentaux rentreront en Bulgarie et ne vous prendront pas vos précieuses places de travail dans l’hôtellerie, la construction et l’agriculture.
Emanuil Slavov, Munich
http://blancjb.wordpress.com/2008/11/30/la-libre-circulation-du-point-de-vue-dun-emigre-bulgare/
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