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[b]En Grèce, la dynamique créée par Syriza bouleverse la donne[/b][/size]
25 mai 2012 | Par La rédaction de Mediapart
Correspondance à Athènes d’Amélie Poinssot
« Vous n’avez pas bien voté, il faut recommencer » : voilà en quelque sorte le message qui a été renvoyé aux électeurs grecs, après l’échec des leaders de partis à former une coalition pendant les dix jours de tractations qui ont suivi les élections anticipées du 6 mai. Mais le deuxième scrutin prévu pour le 17 juin, six semaines seulement après ces législatives, risque bien de provoquer de nouvelles surprises… D’élections nationales, la consultation prend déjà les allures d’un référendum pour ou contre la monnaie unique.
Il faut que la Grèce respecte ses engagements si elle veut rester dans la zone euro, ont répété les dirigeants européens réunis mercredi à Bruxelles. Quand ce ne sont pas les agences de notation qui y vont de leur commentaire sur le bulletin à mettre dans l’urne le 17 juin : « Une sortie de la Grèce de l’union monétaire serait probable », a indiqué Fitch, si les nouvelles élections ne débouchent pas sur un gouvernement « ayant pour mandat de continuer le programme d’austérité budgétaire »…

Alexis Tsipras, leader de Syriza.Alexis Tsipras, leader de Syriza.© (Reuters)
En Grèce, cette menace d’expulsion de l’eurozone fait l’ouverture de tous les journaux télévisés depuis quelques jours. L’équation semble simple mais elle est biaisée. D’une part, elle fait fi du résultat des urnes qui a vu se dessiner le 6 mai une franche majorité contre la politique d’austérité – les « engagements » du PASOK, qui s’est effondré à 13 % des voix, ne sont dès lors plus d’actualité. D’autre part, elle assimile les propositions des partis anti-austérité, et notamment celles de la coalition de gauche Syriza, à une ligne anti-européenne.
C’est d’ailleurs l’argument principal martelé par les socialistes du PASOK et la droite de Nouvelle Démocratie pour tenter d’endiguer la poussée de cette gauche… Car le Syriza (acronyme qui signifie en grec « Coalition de la gauche radicale ») est en position de force : arrivé en deuxième place le 6 mai avec 16,8 % des suffrages, il recueille encore davantage d’intentions de vote dans les derniers sondages. Deux instituts le donnent victorieux le 17 juin – auquel cas il bénéficierait d’un bonus de 50 députés sur 300 à l’assemblée, selon le mode de scrutin grec, régi par une proportionnelle renforcée. Deux autres le placent en deuxième position, juste derrière Nouvelle Démocratie.
On comprend aisément qu’une victoire de Syriza fasse peur à Bruxelles. Le parti ayant refusé depuis le début la politique d’austérité, il ne suivrait pas en cas de victoire la feuille de route fixée par les instances européennes. Son programme est d’ailleurs on ne peut plus clair : moratoire sur la dette, remise en cause de toutes les mesures d’austérité induites par les « mémorandums » adoptés en mai 2010 et en février dernier, audit de la dette publique, nationalisation des banques. Si le Syriza remporte les nouvelles élections, donc, outre le caractère inédit en Europe de l’arrivée au pouvoir d’une gauche alternative, c’est toute l’opération de « sauvetage » mise en œuvre par l’Union européenne et le FMI depuis deux ans qui s’effondre.
Le programme européen de Syriza
Pourtant, contrairement à ce que veulent laisser croire les dirigeants européens et les partis grecs traditionnels, Syriza ne prône pas la sortie de l’euro, encore moins de l’Union européenne. Les Grecs dans une écrasante majorité sont d’ailleurs attachés à l’Union et à sa monnaie. Le parti milite même pour plus d’Europe : une Europe sociale, soucieuse de l’avenir de ses citoyens, non soumise au diktat des marchés. Alexis Tsipras, son leader, le répète aujourd’hui plus que jamais : « La crise que la Grèce traverse est une crise européenne. A problème européen, solution européenne. »
Chaque fois qu’il a fallu voter des mesures d’austérité, les partis au pouvoir ont fait planer la menace de la faillite du pays et du retour à la drachme pour convaincre l’opinion publique et limiter l’hémorragie dans leurs propres rangs. « Poser la question dans ces termes est un chantage, cela ne fait aucun doute, estime le professeur de sciences politiques et ancien ministre Georges Contogeorgis. Cela montre que Bruxelles n’a pas compris le problème grec : le problème, ce n’est pas l’économie, mais l’Etat et le système partisan. »
Ce politologue de l’université Panteio à Athènes (et contributeur régulier de Mediapart, lire ici) ne fait pas davantage confiance à Syriza qu’au PASOK et à Nouvelle Démocratie pour réformer le système : « La classe politique dans son ensemble n’agit qu’en fonction des intérêts particuliers des groupes qu’elle représente. Elle n’agit pas pour la société. Or Bruxelles ne veut toujours pas admettre le niveau de corruption et de collusion d’intérêts qui caractérise la classe politique. »
Mais l’heure n’est pas encore au ménage dans les rangs des partis. Ces jours-ci, les équipes préparent la nouvelle campagne. Poursuivant une stratégie entamée en février, Nouvelle Démocratie a élargi sa base : elle a accueilli d’importants membres de l’extrême droite du LAOS, et s’est réconciliée avec une petite formation qui s’était détachée d’elle il y a deux ans. De son côté, le leader du PASOK, après son voyage à Bruxelles et à Paris, où il a été reçu par François Hollande, entame samedi une tournée de meetings en province. Lundi au plus tard, les partis devront avoir déposé leurs listes de candidats.
Le parti Syriza, lui, prévoit quelques menus changements : le succès du 6 mai était si inattendu que certains candidats ont été les premiers surpris de se retrouver à l’assemblée. Certains ne se représenteront pas devant les électeurs. Rena Dourou, elle, joue déjà le jeu à fond : « J’ai axé ma campagne autour de quatre thèmes, nous explique la jeune candidate, la dimension européenne de la crise, la lutte contre le chômage, la politique de la croissance, la question du paiement de la dette. »
Pour relancer l’économie grecque, Syriza demande d’abord du temps aux autorités européennes : « Laissez-nous injecter de l’argent dans l’économie pour la croissance, et nous paierons la dette ensuite – du moins la partie légitime de la dette, qui sera déterminée par l’audit. Vouloir faire l’inverse équivaut à tuer l’économie du pays. » Le parti refuse le dilemme posé par Bruxelles. « Je ne crois pas que l’Union européenne suspendra son aide si nous remportons les élections, estime Rena Dourou. L’UE, ce n’est pas seulement Mme Merkel et M. Schaüble… »
« Che Guevara »
Si cette nouvelle campagne sera tout aussi courte que la précédente, les enjeux diffèrent déjà. Outre l’appartenance à la zone euro va se poser la question de la capacité de Syriza à gouverner, alors que le parti se pensait jusque-là du côté de l’opposition. Et s’il arrive en tête, il lui faudra encore chercher des alliances, car il n’obtiendra vraisemblablement pas la majorité absolue. Syriza devra en outre redoubler d’efforts pour paraître crédible au-delà de ses propres rangs.
Déjà, il est la cible première des deux partis traditionnels ; certains, comme le porte-parole de campagne de Nouvelle Démocratie, surnomment son dirigeant Tsipras « Che Guevara »… Et la presse leur emboîte le pas. Dans son éditorial de jeudi, le quotidien Ta Nea écrivait : « Il faut que M. Tsipras s’engage lui aussi sur la formation d’un gouvernement, lui qui a torpillé la possibilité de formation d’un gouvernement après l’élection du 6 mai. Qu’il fasse montre à présent de responsabilité. » Drôle de conclusion quand on sait que les trois autres formations partie prenante des négociations pour un gouvernement de coalition n’avaient nul besoin de l’appui de Syriza pour totaliser une majorité de députés.
En fin de compte, ce nouveau scrutin ressemble à une guerre des nerfs : qui de Samaras, le leader de Nouvelle Démocratie, ou de Tsipras aura les mots les plus durs envers son adversaire ? Car il s’agit bien, pour l’un comme pour l’autre, de conquérir la première place. Pour la première fois depuis la chute de la dictature des Colonels, en 1974, les élections ne seront pas dominées par la traditionnelle opposition Nouvelle Démocratie/PASOK, mais par cet étonnant duel Nouvelle Démocratie/Gauche radicale.