Le rapport au peuple
L’essentiel de nos débats finissent par retomber sur cette unique problématique: l’idée que nous nous faisons de nos contemporains et en particulier les plus nombreux d’entre eux, cette classe populaire qui attise les fantasmes de tout politique, ne serait-ce que par le nombre d’électeurs qu’elle représenterait si elle était unie.
Je suis assez d’accord avec Yvan quand il soulève le constant paradoxe de l’éducation populaire à gauche. Elle a trop souvent relevé d’un endoctrinement condescendant plutôt que d’une véritable volonté d’émancipation par la construction de raisonnements débattus et contestés. La gauche a le plus souvent constitué des hordes d’électeurs en sa faveur en nous les vendant comme un projet humaniste et libérateur à coup d’envolées lyriques sur la condition humaine et les droits fondamentaux. C’est exactement le raisonnement défendu ici par Jacques et qui révèle le même paradoxe: la passion humaniste que sous-entend la défense coûte que coûte de la DUDH trouve une limite inattendue quand il s’agit de confier quelque responsabilité que ce soit à des citoyens lambda, jugés parfaitement incapables de s’en sortir même si, tirés au sort, ils avaient l’opportunité de suivre une véritable formation à la politique, dans un environnement démocratique c’est-à-dire fait de nuances et de contreverses. Ceux-là sont définitivement jugés incapables d’échapper à l’endoctrinement médiatique et, par exemple, de voter contre la peine de mort si le sujet leur était soumis.
Le paradoxe se situe pour l’éducation populaire comme pour Jacques, dans l’argument a priori que les citoyens dans leur grande majorité sont incapables d’échapper à leur médiocre condition et de produire un raisonnement qui dépasserait leurs seuls intérêts personnels. Ce qui par exemple a permis aux cadres du PCF ou du FDG d’échapper à cette lamentable condition sociale demeure empiriquement inaccessible aux autres.
Mais à dénigrer cette posture inquiète, il n’est pas question pour autant de verser dans un angélisme où tous seraient égaux tant en valeur qu’en vertu. L’ignorance, la paresse, la bêtise ordinaire sont largement représentées dans les différentes classes sociales et en particulier chez ceux qui ont moins accès à l’instruction, à l’éducation et à la curiosité intellectuelle. Le panurgisme est une tendance avérée comme le sont la paresse hédoniste et la défiance à l’égard de l’effort cérébral, souvent conséquences de peurs engendrées par une cossarde ignorance.
Seulement, quand Yvan défend le RIC, quand ici beaucoup plaident pour une politique citoyenne organisée à l’aide du tirage au sort, il me semble qu’ainsi nous rompons avec la condescendance ordinaire comme avec l’angélisme bon teint, l’égalitarisme et les raisonnements qui aboutissent à la résignation face aux incapacités de nos contemporains. Nous faisons le pari que les volontaires, les courageux, les curieux seront capables de parvenir au même niveau d’analyse politique que nombre de nos élus actuels, pourvu qu’on leur donne un accès aux informations, aux débats et qu’on les élève au lieu de les mener.
Cette démarche relève davantage d’une philosophie que du cadre légal. Elle peut difficilement être estimée à la lumière des expériences passées puisqu’elle entend rompre avec elles. Elle ne constitue donc pas une solution en soi mais bien une tentative de réorientation de la logique sociale. Aussi les efforts de chacun ici pour imposer leur opinion me paraissent-ils vains et anachroniques d’autant plus quand ils ne constituent que des rappels à la loi ou à la résignation ordinaire.
Les lois étaient censées porter les valeurs philosophiques des Lumières. En matière de politique, elles ont échoué. Quel outrage y-a-t-il à infléchir cette dérive?