[align=center]L’analyse de l’économiste Michel Husson sur le projet d’unification monétaire du serpent monétaire européen vers la monnaie unique ( l’Union Économique et Monétaire ) en [bgcolor=#FFFF99]1997[/bgcolor][/align]
LES MYSTERES DE MAASTRICHT
Depuis plusieurs mois, les prévisions de croissance sont régulièrement révisées à la baisse dans les deux grands pays européens qui n’ont pas dévalué, la France et l’Allemagne. Le tournant vers l’austérité budgétaire pris de manière simultanée dans ces deux pays conduit tout droit à un nouveau ralentissement – voire à une récession – qui sera cette fois assortie d’une grave crise politique, parce qu’elle tendra à coïncider avec les échéances du calendrier européen. Le débat que devrait susciter une telle situation, périlleuse non seulement pour l’emploi mais aussi pour la démocratie, est occulté par le discours économique dominant qui procède de plus en plus par l’imposition de vérités révélées, que l’on peut analyser comme autant de « mystères » qu’une pensée critique devrait s’attacher à éclaircir.
Le mystère de la monnaie
[color=#111100][size=9]Avant le traité de Maastricht, il y avait en Europe un système de changes quasi-fixes. Depuis la crise spéculative de l’été 1993 et l’élargissement des marges de fluctuation, les taux de change sont devenus potentiellement flottants. Le choix d’un processus d’unification fondé sur la marche à la monnaie unique conduit en pratique à un nouveau désordre monétaire, à une concurrence par les taux de change avivée et à une dictature des marchés financiers renforcée. Mais le paradoxe n’est évidemment qu’apparent, puisqu’il découle du projet démesuré visant à geler pour l’éternité des taux de change qui continuent par ailleurs à refléter la diversité des régulations nationales. C’est pourquoi il est facile de prévoir que de nouvelles tensions monétaires surgiront, en premier lieu parce que la question n’est pas réglée de savoir quelles sont les monnaies qui feront partie de la monnaie « unique » et celles qui resteront en dehors.
Cette situation conduit à s’interroger sur la raison même de l’impératif de la monnaie unique. L’argument classique consiste à dire que la stabilité des changes est nécessaire à une activité économique soutenue, parce qu’elle fiabilise le calcul économique et qu’elle autorise une détente des taux d’intérêt. Mais cet argument ne suffit pas à expliquer l’acharnement mis à une unification spécifiquement monétaire.
L’unicité monétaire représente certes le gage ultime de stabilité, mais elle suppose que soient remplies des conditions bien plus exigeantes qu’un système monétaire à taux révisables. On est même en droit de se demander si une telle perspective n’est pas tout simplement auto-contradictoire, en ce sens qu’elle implique que disparaissent comme par enchantement les dissymétries qui, précisément, la rendent souhaitable. En effet, si les monnaies européennes étaient durablement reliées par des taux de change à peu près fixes, ou en tout cas avec des modalités de révision bien définies, il suffirait d’exprimer cette homogénéité par la mise en place d’un instrument monétaire commun, qui serait progressivement étendu à cet espace économique. Si le SME n’a pas conduit spontanément à une telle situation, c’est justement parce que les économies nationales ont continué à suivre des trajectoires qui sont guidées par des spécificités objectives, comme la spécialisation du commerce extérieur ou les rapports de force sociaux à l’intérieur. Et l’objectif de la monnaie unique ne peut en tant que tel réduire ces différences. Autrement dit, si les conditions d’une convergence réelle – comme préalable à la mise en place d’une monnaie unique étaient réunies – cette monnaie unique deviendrait du coup superflue, ou se réduirait à un aménagement technique.
Le choix de l’union monétaire résulte donc d’une erreur d’analyse et de méthode.
Erreur d’analyse, dans la mesure où elle néglige les déterminations objectives des taux de change, erreur de méthode parce qu’elle spécifie des critères uniquement financiers et budgétaires, alors que l’hétérogénéité des économies ne se résume pas à l’endettement public. Cela revient à suggérer que l’unification monétaire ne peut logiquement précéder une unification économique plus organique, et qu’elle doit représenter plutôt l’aboutissement d’un processus. Si l’on admet cette lecture, les difficultés d’application du traité de Maastricht proviendraient donc en partie d’un défaut de conception, d’une mauvaise manière d’échelonner les différentes étapes de l’unification.
Est-il décidément exclu que l’on s’interroge sur l’adéquation même de la voie choisie au but proposé ?
La question plus immédiate qui se pose ensuite est de rendre compte de l’obstination proprement stupéfiante consistant, de la part des gouvernements, à maintenir contre vents et marée le respect stricto sensu des critères de Maastricht, alors qu’une interprétation plus souple aurait sans doute permis de ménager une marge de manoeuvre, et de se conformer au traité de Maastricht sans durcir inutilement ses exigences. Même dans ce cas, la voie demeurait extrêmement étroite, mais ce degré de liberté a pourtant été délibérément ignoré. Il y a là, semble-t-il, une véritable fuite en avant qui s’explique en partie par le dérapage dogmatique de la « pensée unique », par son autonomisation par rapport aux réalités économiques. Ce qui permet de comprendre cette obstination, c’est probablement aussi la distinction qu’il convient d’établir entre l’objectif affiché et l’objectif réellement poursuivi. En effet, toutes ces interrogations se dissipent en grande partie si l’on considère que la monnaie unique n’est pas visée en tant que telle, mais que les modalités de sa mise en place servent à renforcer, en les démultipliant, les effets des politiques économiques libérales, menées de toute manière dans chaque pays. [bgcolor=#FFFF99]C’est sans doute pour cette raison aussi que l’euro restera une construction inachevée, dans la mesure où son coût, du point de vue des marges de manoeuvre des politiques économiques, apparaîtra supérieur à son avantage, qui réside essentiellement dans la légitimation du néolibéralisme.[/bgcolor][/size][/color]
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